Partager l'article ! Rouge est un autre: Acte I : (La ville) « - Mais où étais tu ? » Le tremblement jure avec ...
l e s c r i b o u i l l a r d
« - Mais où étais tu ? »
Le tremblement jure avec la sérénité de la petite fille que je tiens par la
main.
- Ne vous inquiétez pas, dis-je. Elle n'a pas eu peur. Je l'ai remarquée au bas du
toboggan. Elle était un peu perdue mais pas paniquée pour autant. Je lui ai demandé ce qu'elle cherchait et elle ma dit :
- mon papa avec un pull-over rouge. Vous avez du vous faire un mauvais
sang.»
Il marmonne quelque chose d'à peine audible comme : « Geste stupide.
»
Puis s'excusant : « Merci infiniment, nous devons
partir. »
Il prend la petite fille par le bras et ils tournent les talons.
Il a l'air si troublé, même pas le temps de l'interpeller. Il est déjà
loin.
« ...- Compère me dit-elle à la façon andalouse, veux-tu me donner ta
chaîne pour tenir les clefs de mon coffre fort ?
- C'est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je.
Ton épinglette ! s'écria-t-elle en riant. Ah ! Monsieur fait de la dentelle,
puisqu'il a besoin d'épingle !
Tout le monde se mit à rire, et moi je me sentais rougir, et je ne pouvais trouver
rien à lui répondre.
« Allons mon cœur, reprit-elle, fais-moi sept aunes de dentelle pourpre pour une
mantille, épinglier de mon âme ! »
« - Pause. Merci à tous nous reprenons dans vingt
minutes. »
Le cramoisi flamboyant du velours des fauteuils embrasa peu à peu la salle à mesure que
l'immense lustre central s'illuminait. Celle ci se vida progressivement dans un brouhaha général contrastant avec « l'andante allargando » interrompu sans vergogne par l'orchestre.
L'heure c'est l'heure.
Louis se pencha vers moi :
« Comment trouves tu Don José ? On n'imagine pas que douze mesures plus loin il
entre dans la fabrique de cigares, se trouve face à une femme ensanglantée et doit arrêter Carmen coupable de l'agression. J'ai l'impression qu'il n'est pas crédible...
- Je pense qu'il n'est pas encore dans le coup, laisse lui le temps de prendre ses
repères.
- Oui je veux bien mais quand elle lui lance le coquelicot à la figure, elle le marque au
fer rouge et là on a l'impression qu'il prend ça comme une blague. Ça doit lui brûler le sang.
- Je crois qu'il a le talent pour y arriver. Il a sûrement la trouille, c'est son premier
grand rôle. Après la répétition j'irai lui parler...
-Très bien je te fais confiance. Je vais boire un café. Tu surveilles l'heure, à vingt
cinq tu sonnes la fin de la pause. »
La sonnerie ne le fit même pas sursauter.
Son corps avait prévu de se réveiller, il était en alerte, il ne dormait pas vraiment.
Assis dans son lit de palais il se sentit un peu idiot d'avoir eu l'idée de régler son réveil à quatre heures du matin. Il se pensait serein. Il essayait de s'en persuader. En fait il était
indifférent, indifférent au meurtre de cette petite fille, indifférent à cette histoire de pull-over rouge. Il avait d'autres préoccupations. Il était chef d'état. Après tout il n'avait fait que
son devoir. L'opinion publique lui avait réclamé une tête. Il resta un long moment assis sur ce lit. Il essayait de se souvenir du prénom de la gamine comme pour se donner bonne conscience, mais
sa seule pensée fixe restait la couleur sang du pull-over. L'indice, la preuve irréfutable. Il avait donc eu raison de ne pas signer la grâce, cet homme était condamnable, un pull-over rouge ça
marque les esprits, on ne pouvait pas se tromper. Il ne s'était pas trompé. Cet homme était coupable.
Il se leva et sortit de la chambre.
J'avais pris Lucile avec moi au théâtre. Nous étions mercredi et elle n'avait pas classe. Avant la pause, elle
était restée longtemps hypnotisée au bord de la fosse d'orchestre à regarder les musiciens jouer. Puis lorsque la salle s'était vidée, elle s'était mise à courir entre les sièges. Tout ce petit
monde était partit à la machine à café ou au foyer s'en griller une petite.
Seul l'éclairagiste était resté :
« Tu peux me sonner le dix huit.
Tu le mets à cinquante pour cent.
Tu m'envois le vingt quatre, le trente six, le trente sept et le quarante deux.
Au plateau, vous pouvez leur mettre un filtre... du cent six.
- C'est quoi le cent six ?
- C'est un rouge primaire, c'est pour le baston de la scène suivante, si c'est trop rouge on mettra un cent soixante
quatre, il est moins saturé, un peu plus safran... »
Des chiffres à la queue leu leu et des projecteurs qui s'allument un à un.
Et Lucile qui du haut de ses six ans parcourait le labyrinthe des fauteuils vermillon, systématiquement rang par rang,
aller et retour, tel un cyprin dans un bocal d'eau rouge.
Je l'observais du premier balcon. Elle n'avait pas remarqué mon absence, elle était ailleurs. Elle chantait une comptine
en rythme avec ses pas.
Je la regardais, je la voyais, elle, aller et venir, l'eau rouge, la lumière rutilante, le velours grenat, la chaleur
érubescente. Je fermais les yeux et je ne vis plus que la rémanence de ces couleurs éclatantes sous mes paupières serrées. Ce vertige écarlate aurait du me glacer le sang. Il me saoulait et je me
délectais de cette ivresse pendulaire. Lucile ne s'arrêterait plus. Je n'aurais pas voulu qu'elle arrête sa course folle.
Je n'entendais même plus sa chanson.
C'est l'heure...
Il est quatre heures dix, vous êtes sur France inter et voici le détail de votre programme matinal. Quatre heures
quarante cinq, la chronique de Michel... »
« - Mais comment s'appelle-t-elle ? »
Il s'était installé dans son cabinet de travail, assis dans un fauteuil avec un verre d'eau en attendant le bulletin
d'information de quatre heures trente. Peut-être en parlerait-on ?
Le dossier était encore sur son bureau, « Grâce Christian Ranucci », sur le dessus de la pile de droite. A
gauche les affaires en cours, à droite les dossiers réglés ou transmit aux ministres concernés, c'était l'ordre des choses. C'était, comme on dit, une affaire « classée », et quelques
minutes plus tard, le pull-over rouge aurait dû faire partie du passé.
Voila. C'était dit, c'était dans l'ordre des choses.
Il alla s'assoire à son bureau et pausa une main sur chaque pile comme pour s'exhorter à prendre sa
place...
Au centre.
Geste stupide.
Le soleil si doux et si chaudement précoce de ce printemps m'invite à couper le fil d'Ariane qui me lie à elle. Le fil
rouge coupé et, elle, perdue dans le labyrinthe en proie au Minotaure.
« Vous avez dû vous faire un mauvais sang. »
Je ne sais quoi dire, je me sens terriblement gêné.
Mon tremblement, mes yeux rouges, mes joues teintées garance trahissent mon trouble.
« - Merci infiniment, nous devons partir. »
Et je pars comme un voleur... j'ai du mal à respirer, je suffoque presque en prise avec mon émotion.
Je sens que cette femme peut me retenir et il ne faut pas.
Je prends la petite dans les bras et je presse le pas.
Depuis quelques jours, le pays entier réclamait la tête de cet homme; l'affaire avait été jugée et il était condamné à
mort.
Si il avait été reconnu coupable c'est parce que c'était lui qui devait avoir tué cette enfant.
Avait-il tué ?
Si il avait été reconnu coupable, c'est parce que le pull-over rouge devait lui appartenir.
Lui appartenait-il ?
« Non, en fait c'est plus simple, pensa-t-il. Tout est là dans ce dossier. C'est dans l'ordre des
choses. »
Et les choses avaient l'air d'être en ordre selon lui.
Il se leva et alla comparer l'heure de la pendulette sur la grande cheminée avec celle de sa montre : deux minutes
de retard. Il est entre quatre heures treize et quatre heures quinze.
C'est l'heure. Il aurait aimait avoir un frisson, un doute, peut-être même un remord.
Rien. Il ne ressentait rien. Il pensa que c'était un signe du bien fondé de son jugement et que sa conscience serait
alors tranquille à jamais.
Il retourna s'assoire à son bureau et machinalement ouvrit le dossier. Il lu brièvement :
Résumé des faits :
- Début juin 1974, un homme portant un pull-over rouge a été vu à plusieurs reprises dans certains quartiers de
Marseille abordant des enfants et voulant les faire monter dans sa voiture pour qu'ils l'aident à rechercher son chien.
Le lundi 3 juin, Marie-Dolorès Rambla...
Maria-Dolorés, il releva le tête, posa ses lunettes sur le rapport et souffla, soulagé d'avoir retrouvé son nom. Il
pouvait désormais lui mettre un visage et s'indigner contre le pull-over rouge.
... Marie-Dolorès Rambla, huit ans, est enlevée dans la cour d'une cité marseillaise par un homme portant un
pull-over rouge. Elle est découverte, deux jours plus tard, en sang, poignardée dans le fossé derrière un buisson, sur la route entre Aix-en-Provence et Marseille. Un pull-over rouge est
retrouvé à quelques mètres.
Christian Ranucci, qui a pris la fuite à la suite d'un accident de voiture à proximité du lieu du crime, est arrêté,
accablé par le témoignage d'un couple.
Après vingt heures d'interrogatoire, il passe aux aveux et désigne aux policiers l'endroit où l'arme du crime est
retrouvée.
Voila. C'était précis, le pull-over rouge, les aveux, l'arme.
Il referma le dossier et resta un instant les yeux fixés sur le nom de Ranucci.
Puis rien.
Le désir d'aller prendre une douche l'effleura. Se laver. Il préféra retourner dans la chambre, s'allongea, respira
profondément comme pour simuler un soupir.
Il s'endormit.
Dans le même temps, deux hommes sortaient de la prison des Beaumettes à Marseille. Alors qu'ils faisaient quelques pas
dans le rougeoiement de l'aube, l'un deux, dégoûté par le sang qu'il venait de voir couler se confia à l'autre : « Je suis marqué à jamais par l'effroi et la honte. Je souhaite que
cette exécution soit la dernière.» Il ajouta citant Victor Hugo: «La peine irréparable suppose un juge infaillible. »
Je maudis ce lieu présageant l'irrémédiable : une perte capitale.
Plus loin je la pose et je lui reprends la main. Jamais celle-ci ne me parue aussi obligée, aussi souveraine, aussi
absolue.
Nous marchons.
Elle s'arrête brusquement et me sort de ma torpeur.
« Dit Papa j'ai chaud, j' voudrais une glace. »
Plus tranquille, on est loin de la cacophonie joyeuse des enfants hurlant sur le toboggan.
Une dissonance s'est faite peu à peu entendre.
Elle montait de cet étrange cratère et se perdait dans l'acoustique feutrée de cet écrin corail.
Quelques violons, altos et autres cordes s'accordaient.
Lucile avait interrompu son manège. Elle était retournée se plonger dans la fosse, fascinée par les musiciens. Cinq
minutes encore et j'allais faire un appel à l'interphone dans les loges.
Louis revint avec un café. Il n'avait pas décroché d'un millimètre :
« Tu comprends, Carmen est l'opéra le plus joué au monde. Le public connaît parfaitement l'histoire. Tout le monde
sait que Don José va à sa perte. A ce moment là on a envie de lui dire : «Non, ne fais pas ça ». Mais lui doit nous persuader que son destin suit celui de cette gitane. C'est lui
la victime du drame à partir de la scène de l'épinglette et du coquelicot. Il est condamné à la tuer... »
"Mesdames et messieurs les chanteurs et musiciens veuillez regagner le plateau, la répétition reprend"
La lumière s'éteignit progressivement et le pourpre de la salle se fondit dans l'obscurité.
Lucile disparut dans le noir et le silence se fit.
Des centaines d'enfants hurlent de joie sur le grand toboggan en forme de dragon.
Elle est grande maintenant comme on dit et je n'ai pas envie de me farcir, la queue sur l'escalier, la galerie bondée des
boyaux de la bête, et la poussée des mômes surexcités à la sortie de la gueule du dragon pour se jeter sur la piste étroite et tournoyante.
« Je t'attends en bas et je te regarde descendre. »
Elle monte et disparaît dans le tunnel.
Je descends au pied du toboggan et j'attends.
Le soleil de printemps est légèrement trop chaud. Je quitte mon pull-over rouge. Je le range dans mon sac et
j'attends.
La gueule du dragon égrène les enfants un à un, longtemps.
« Qu'est-ce quelle fait ? »
Je remonte vers l'escalier pour essayer de l'apercevoir.
Rien.
Rien que des enfants.
J'essaie de trouver un endroit d'où je peux surveiller à la fois la montée vers la queue du dragon et la sortie de la
gueule. C'est impossible, ce monstre de malheur est trop grand.
Je redescends et j'attends.
Longtemps, trop longtemps.
Je ne compte plus les passages d'enfants.
Ma gorge se serre, mon ventre se noue, ma bouche se sèche.
Elle n'apparaît toujours pas.
Je vais, je viens, aux pieds de l'escalier au bas du toboggan.
Rien.
Rien que des enfants.
Trop d'enfants.
Je hais ces enfants.
Je ne la vois pas, elle a disparu.
Je n'arrive plus à discerner les visages, ma vue se brouille. En haut du toboggan tous les enfants lui ressemblent et au
fur et à mesure qu'ils descendent ils changent de tête.
Je deviens fou.
Le sang me monte à la tête, je vois rouge.
Ça frappe à l'intérieur de mes tempes.
Ma tête me fait mal.
Alentour, on rie, on s'amuse, on crie...
De joie.
Je ne sais plus quoi faire, si je monte et qu'elle arrive ?
Si je reste et qu'elle ne revient pas ?
Mon sang se fige ou se liquéfie...
Je ne sais plus...
Je ne sens plus.
Rien.
Je tourne ma tête de tous les cotés.
Ma tête n'est plus capable de voir, d'entendre...
Ma tête me fait mal.
Ma tête va tomber.
Ma tête tombe.
Ma tête est tombée.
Je m'écroule...
Exécuté.
Didier Girard 2005